jeudi 6 mai 2010

Boîte A Musique, Volume 1.

Lorsque j'étais en CM2, un matin, excédé par le brouhaha permanent effectué par une trentaine d'enfants déchaînés, mon instituteur, M.Dreyszker, avait écrit au tableau cette phrase à copier en guise de punition : "Il n'y a rien de plus beau que le silence". J'avais beau n'avoir que dix ans et demi, j'avais déjà l'intime conviction qu'il avait tort sur ce point. Pourtant, j'aimais beaucoup cet instituteur qui nous faisait parfois écouter du Brassens en cours. Peut-être parce que mes années de conservatoire m'avaient déjà appris que les silences se nomment aussi des "pauses" et des "soupirs", noms qui en disent assez long sur ce que l'absence de bruit comporte de nostalgie et de deuil.
Depuis toute petite, du coup, j'ai entendu, écouté, repassé en boucle, de nombreux morceaux, des tas de chansons, gaies, tristes, mélancoliques, délirantes, bêtes, profondes, superficielles, engagées. Et toutes ces chansons, même celles que j'ai détestées, m'ont laissé quelque chose.
Je vis en musique. Une chanson débile me trotte toujours dans la tête. Lorsque je n'ai pas le moral, il peut suffire d'une chanson pour me rendre ma bonne humeur. Lorsque je n'ai pas envie de dormir, quelquefois, une chanson me berce. Lorsqu'un air ne veut pas quitter ma tête, je l'écoute et le réécoute, jusqu'à m'enivrer de cette mélopée. Je psalmodie. Dans Le Patient Anglais, Kristin Scott-Thomas regarde Ralph Fiennes en souriant et affirme :"Vous chantez tout le temps". J'ai trouvé ça beau, je crois que ce seul passage suffit à rendre ce film magnifique.
Les chansons m'habitent. Comme dans On connait la chanson, il y a des jours où je crois qu'au lieu de chercher les mots, je pourrais répondre à toutes les conversations par un refrain, un couplet, un riff de guitare ; que tous ces sons, avec ou sans paroles, traduiraient bien mieux ma pensée.
Aussi, dans une perspective peut-être un peu vaine, avais-je envie d'évoquer ici dix chansons qui signifient quelque chose pour moi, et me reflètent. Peut-être les avez-vous déjà entendues. Peut-être n'ont-elles aucun sens pour vous. Mais elles me correspondent, elles sont une partie de moi qui ne peut être dite autrement. Dans cet autoportrait musical, il n'y a pas de hiérarchie. D'une part parce que je n'aime pas les hit-parade, d'autre part parce que je ne crois pas que mon moi profond comporte une once d'organisation. Comme tout le reste de ma personne, mon ressenti est bordélique.
L'ironie de la chose étant l'aspect totalement non-journalistique de cet article : déstructuré et narcissique ! C'était bien la peine de s'efforcer d'assimiler le concept de "pyramide inversée" !

Les Sanglots Longs des Guitares Tard le Soir...



En 1968, revenus d'une quête spirituelle auprès d'un Maharishi un peu trop concupiscent, les quatre garçons les plus cools de la planète enregistrent à Abbey Road un album en apparence dépouillé, dont le contenu proclame pourtant à quel point ils sont au sommet de la Musique. On leur donne toutes sortes de surnoms : les "Fab Four", les "quatre garçons dans le vent". Sur la pochette de cet album qui ferait date, ne figure que leur nom 'officiel' : "The Beatles".
John, Paul, George et Ringo en ont cependant fini avec l'insouciance qui les caractérisait autrefois. Le temps de l'innocence est révolu. Les créativités de Paul et de John se heurtent peu à peu ; l'enthousiasme de Ringo s'épuise ; le timide George n'en peut plus de ne pas trouver sa place dans ce groupe qui tend à étouffer son talent, l'Inde l'a changé et il aspire à autre chose ; et puis il y a le facteur Yoko, cet amour disproportionné qui envahit le studio et perturbe le travail de John... Sans qu'ils s'en rendent comptent, les Beatles s'acheminent vers Let It Be, leur fin.
Sur le Double Blanc, chacun donne le meilleur de lui-même. Lennon chante la révolution, le désir de révolution ayant particulièrement animé le monde en cette année 1968. Comme à son habitude, Lennon la chante de manière ambigüe.* McCartney expérimente et rend hommage à ses maîtres, les pionniers du rock américain. Ringo Starr compose sa première chanson, une gentille berceuse sans prétention. Et George, lui, peine à faire entendre sa voix. Pourtant il écrit alors l'une des plus belles chansons des Beatles, ma préférée entre toutes, While My Guitar Gently Weeps. Une chanson dont son ami Eric Clapton viendra enregistrer le solo de guitare. Une chanson que je ne peux entendre sans frémir. Pourquoi ? Il y a des choses qu'on ne peut pas expliquer... Cette chanson, qui parle d'une guitare qui se lamente sur le monde et son manque d'amour, est à la fois naïve, rock, mélancolique, révoltée, avec le brin de mysticisme caractéristique de George Harrison. Le solo de guitare me prend aux tripes. Les "I don't know how" de la voix douce et torturée de George Harrison font se nouer de grosses boules dans ma gorge. Les "Oh" de la fin résonnent comme autant de lamentations. Lacrimosa de l'homme et de la guitare clamant leurs désillusions ensemble, While My Guitar Gently Weeps me bouleverse. Certains soirs mélancoliques auront toujours le goût de ces sanglots amers d'une guitare tremblante, posant cette question latente : Pourquoi le talent d'Harrison ne fut-il jamais estimé à sa juste valeur ? On oppose souvent Lennon et McCartney. Cependant, George Harrison, musicien hors-pair, dénicheur d'instruments bizarres, possédait lui-aussi le feu sacré, le génie que personne ne songe jamais à contester chez les deux autres. Des petites merveilles telles que Something ou While My Guitar Gently Weeps le rappellent heureusement fort à propos.

Galahad, le chevalier mélancolique



La première fois que j'ai entendue sa voix, la plus belle qui ait jamais effleuré mes tympans, j'ai ressenti un choc. Et puis j'ai découvert qui elle était. Joan Baez fait partie de ces artistes qui ont essayé de changer le monde, à l'époque où une jeunesse révoltée crut vraiment qu'elle en avait le pouvoir et la responsabilité. La protest song fut un étendard et une arme, et pour combattre, Joan avait la grâce de sa voix, sa guitare et ses longs cheveux.
Barack Obama, lui-même, ne s'y est pas trompé, en rendant hommage à Joan Baez et Bob Dylan, - dont elle fut en quelque sorte le Pygmalion -, au cours d'une commémoration des Droits Civiques en février dernier.Joan Baez fut une espèce de Liberté guidant le peuple, non pas vers une Bastille sanglante, du haut de barricades d'où la foule tombait sur des hallebardes, mais vers l'Idéal d'un monde juste et pacifique, vers ce grand sabbat que fut Woodstock, festival qui catalysa dans l'histoire la folle embellie du mouvement hippie.
Mais de toutes ces chansons, celle que je ne peux me lasser d'entendre, celle qui me brise le cœur est sans doute Sweet Sir Galaad. Joan chante ainsi l'histoire de sa sœur, Mimi Farina, qui perdit son époux à l'âge de 20 ans, après trois ans de mariage, dans un accident de moto. Cependant, elle reprit espoir et goût à la vie grâce à sa rencontre avec Milan Melvin, un producteur qui lui fit une cour assidue, et que Joan Baez dépeint sous les traits de Galaad, le courtois chevalier, qui, dans les cycles arthuriens, conquit le Graal.
... Au risque de paraître cucul-la-praline, moi, j'aime bien les jolies histoires de belles veuves esseulées conquises par de preux chevaliers venant au clair de lune soupirer sous leurs fenêtres. Surtout quand ces histoires sont vraies. Oui, la midinette en moi, se réjouit donc d'entendre cette chanson mélancolique et poétique, portée par une voix superbe. Une chanson écrite par Joan Baez, elle-même, et qui prouve indéniablement un talent de composition et d'écriture que Bob Dylan, autrefois, lui avait dénié. Comme quoi les génies aussi peuvent être injustes par dépit amoureux.

Perdre le Contrôle




C'est le film Control, d'Anton Corbjin, qui m'a véritablement fait découvrir Joy Division. Difficile de dire ce qui m'a le plus touchée dans ce film. Le côté torturé de Ian Curtis, ou l'interprétation charismatique de l'acteur principal, Sam Riley ? La musique du groupe ou les danses, si semblables à des transes, du regretté leader ? Cette histoire, finalement banale et extraordinaire tout à la fois, d'une jeune homme qui ne parvient pas à contrôler sa vie, et ne le supporte pas ?
En réalité, je crois que ce qui m'a réellement émue, c'est la façon dont Anton Corbjin relate la souffrance ressentie par Ian Curtis face à l'épilepsie dont il est subitement atteint. Mal méconnu, l'épilepsie est une angoisse sourde, qui le fascine et lui répugne simultanément. Le symbole physiologique de cette perte de contrôle sur sa vie qui lui donne le vertige. Un mal qu'on ne sait pas trop comment guérir, qui apparaît incompréhensible et susp
endu au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès. Un effroi que je conçois très bien.
Aussi, She's Lost Control, c'est une chanson qui résonne pour moi d'une façon très personnelle. La basse trépidante, insoutenable, implacable dit cette panique d'un mal obscur, qu'on ne peut prévenir et que l'on redoute. Le rythme laisse en deviner l'urgence. Les riffs de guitare qui montent crescendo sont menaçants. La voix grave de Ian Curtis alarme, comme une voix venue des catacombes, laissant présager une issue fatale.
J'avoue que je pleure rarement au cinéma. Mais ce film là m'a eue. En rentrant, j'ai écouté She's Lost Control et Love Will Tear Us Apart
jusqu'à l'overdose.





A Cause de la Nuit...



Lorsque j'avais 16 ou 17 ans, j'ai commencé à lire James Ellroy. A la même époque, le soir, en bâclant mes versions de latin et en torchant mes exercices de maths, bien souvent, j'écoutais Pop Rock Station, l'émission de Francis Zegut sur RTL2.
Est-ce Because the Night, la chanson de Patti Smith, qui a troublé mes oreilles ; ou A Cause de la Nuit, le roman de James Ellroy, qui a fasciné mon esprit, le premier ? Impossible de m'en souvenir. Pourtant, depuis lors, l'un appelle l'autre. C'est comme ça que j'ai réussi à écouter cette chanson jusqu'à l'ivresse musicale, et que j'ai relu le roman au moins cinq fois.
Cependant, force est de constater qu'hormis leurs titres, aucune commune m
esure n'existe entre la sensualité punk du "tube" de Patti Smith et la paranoïa stylée du roman d'Ellroy.
Si ce n'est la noirceur obsédante qui se dégage de ces deux œuvres. L'une déclamant la passion qui unit deux amants au cœur de la nuit, l'autre dé
crivant le machiavélisme d'un psychiatre qui, dans l'obscurité, manipule ses patients. Les flammes du désir d'un côté, le soufre du crime de l'autre. On a rarement fait plus sexy que le "Touch me now" fiévreux de Patti Smith dans cette chanson écrite par Bruce Springsteen et portée par l'intensité toujours à fleur de peau de son interprète insoumise. On a rarement lu plus palpitant que ce suspense situé dans les arcanes de l'esprit humain, baladant le preux Lloyd Hopkins au plus profond de ses angoisses.
Deux facettes du même phénomène : la Nuit, royaume d'Hécate, mystère inquiétant qui recèle les pulsions les plus sombres, les plus inavouables et leur offre un abri. Les maux qui se réveillent à cause de la nuit.

Hypnos

On a fait de Jim Morrison une icône. Et pour cause. Avec ses cheveux bouclés, sur la légendaire photo où nous transperce son regard déterminé et où s'expose son torse nu, il paraît christique. Comme crucifié sur l'autel du rock. Cette idée est même si profondément ancrée dans les esprits qu'elle est devenue un cliché récurrent.
The Doors c'est de la poésie mise en sacrément bonne musique. Mais du coup, déjà qu'il ressemble au Christ, le parallèle est facile : Jim M
orrison lui-aussi parle par paraboles et énigmes, ou du moins chante-t-il ainsi. La musique des Doors n'est cependant pas messianique.
Rappelons d'ailleurs que The Doors, c'est une double allusion au livre d'Aldous Huxley, ouvrage-majeur de la Contre-Culture et de l'idée d'expérimentation de la connaissance par les drogues ; et à un vers d'un poème de William Blake, dans Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'Homme tel qu'elle est, infinie."
C'est dire l'ambivalence des Doors, groupe à la fois emblématique de la contre-culture, et aux indéniables aspects mystiques, notamment parce que dans certaines chansons, telles que The End, Jim Morrison semble psalmodier plus qu'il ne chante.
Dieu rock'n'roll sous LSD, poète inspiré influencé par une personnalité aussi étrange que William Blake, quoi d'étonnant à ce que Morrison possède un pouvoir hypnotique ? Lui-même secouait son public lors de ses concerts, leur hurlait : "Vous êtes des esclaves !".
S'il fut une voix envoûtante, hypnotisante, ce fut sans doute bien la sienne. sa façon de chanter End of The Night, de répéter ces quelques mots jusqu'à ce qu'ils flottent comme un songe affleurant à la limite de notre conscient, assujettit mon esprit à sa voix, chaque fois que je viens à l'entendre. Jim Morrison, n'eut-il pas été une rockstar, n'eut-il pas été un chanteur exceptionnel, n'eut-il pas été un poète visionnaire, eut pu être un gourou, j'en suis sûre. D'ailleurs, d'une certaine façon, peut-être l'a-t-il réellement été. Gourou, ou chamane. Hypnos.



Take a Journey to the Bright Midnight

Dans les souvenirs, comme dans la musique, on peut se perdre. Aussi le temps de reprendre le fil de nos pensées, marquons une petite pause dans cette escapade musicale. Nous sommes à la mi-parcours, la nuit est tombée sur toutes ces divagations et digressions musicales. Il est temps de laisser respirer nos oreilles et de laisser s'y infiltrer un peu de silence, et ce malgré tout ce que ses soupirs nous inspirent de répulsion. La musique s'apprécie aussi parce qu'elle s'écoute distincte du chaos constant qu'est le bruit.
Suite au volume 2.

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* Plusieurs versions de Revolution furent enregistrées en studio. Si celle qui a été conservée proclame "When you talk about destruction, don't you know that you can count me out", il existe cependant des versions dans lesquelles John affirme clairement "you can count me on".