samedi 6 février 2010

Dans le dédale des Possibles

2094. Le dernier mortel s'apprête à s'éteindre. Un journaliste s'introduit en douce dans l'hôpital qui lui servira de mouroir, afin d'enregistrer son récit du monde d'avant : celui où l'Homme aimait, vivait, s'abîmait, et puis mourait. Rewind.
Play. Un ange étourdi touche du doigt des enfants à naître pour leur faire oublier le néant d'avant la vie, mais en néglige un. L'enfant se choisit des parents. Rewind.

Play. Un homme se réveille, s'avance pour ouvrir les volets. Sa
femme grimace et proteste ; la lumière lui fait mal aux yeux. Il referme les volets, descend préparer le petit-déjeuner de ses enfants, se trompe de nom. Rewind.
Play. Un homme qui ressemble comme deux gouttes d'eau au précédent est affalé dans une chaise longue auprès de sa piscine. Sa femme l'interroge, inquiète. Rewind.
Qui est Nemo Nobody ? Quelle vie a-t-il vécue ? Laquelle a-t-il inventée ? Qu'est-ce qui existe ? Où commence et où finit l'imaginaire ? Autant de questions posées par le nouveau film de Jaco Van Dormael (
Toto Le Héros, Le Huitième Jour...), Mr Nobody. Un film un peu schizophrène dans lequel Jared Leto prête son visage à toutes les incarnations d'un être non existant, ce qu'affirme sa propre identité - puisque les termes "Nemo" en grec ancien, et "Nobody" en anglais, ont tous deux strictement la même signification : "Personne"-. Nemo Nobody n'est donc personne, et il a pourtant eu une vie bien remplie. Une vie ou des vies, c'est au choix. Parce que c'est justement de choix qu'il est question, dans ce film aux accents sartriens qui s'ignorent...



"Liberté, j'écris ton nom"...*
C'est sur un quai de gare que tout va se jou
er. Un enfant déchiré court après le train qui emporte sa mère, sans savoir s'il veut vraiment réussir à y monter, ou ralentir pour rester vivre avec son père. Un dilemme cornellien pour cet enfant, le jeune Nemo, dont ses parents ont fait un paradoxe : le prisonnier d'un choix impossible. C'est alors que bascule l'univers rationnel : "Lorsque l'on se trouve confronté à un choix impossible, explique le vieux Nemo agonisant en voix-off, la meilleure solution est de ne pas choisir". Chaque choix induira la chute dans une réalité tengente, un autre Possible, où chaque élément évoluera distinctement, aboutira à un autre Destin. C'est ainsi qu'en ne choississant pas, Nemo renonce à sa propre existence, et devient son nom. Car selon les préceptes de la philosophie sartrienne, si "l'existence précéde l'essence", l'Homme ne peut réellement exister et être libre que parce qu'à tout instant, il se choisit. Selon le fondateur de la philosophie existentialiste, en effet, rien ne conditionne l'Homme. Il est libre des choix qui le déterminent, libre de l'orientation qu'il impulse à son existence, et en humaniste affirmé, (L'Existentialisme est un humanisme), Sartre croit suffisamment en l'Être Humain pour admettre comme indiscutable l'idée que l'Homme se choisit sans cesse dans l'idée du Bien. Nemo Nobody n'était pas condamné à n'être personne comme son nom l'indique (le rapport entre les mots et les choses qu'ils dénomment ayant également depuis très longtemps fait l'objet de nombreuses réflexions et spéculations linguistiques) il en a fait le choix, en renonçant de lui-même au choix qui le rendait libre et lui donnait existence... Une telle problématique est vertigineuse, et a de quoi, dans une œuvre cinématographique, fasciner, dérouter, emporter. Du coup, pendant les trois-quarts du film, le spectateur salive, s'accroche aux visages successifs d'un Jared Leto impeccable, se demande comment le réalisateur va s'en sortir, et comment il va dénouer le fil inextricable des Possibles pour nous révéler où commence et où s'achève l'histoire de Nemo Nobody. Hélas, Jaco Van Dormael s'en sort par un ultime rewind, une sorte de pirouette scénaristique qui nuit à tout le reste et renverse une énigme fascinante pour la réduire à l'état de tour de passe-passe. C'est bien beau de vouloir mettre en scène des films mystérieux, empruntant les dédales tortueux des réflexions philosophiques les plus préoccupantes pour l'Homme ; encore faut-il savoir ne pas se perdre dans ses propres labyrinthes ! C'est d'autant plus dommage que le même reproche était applicable l'année dernière à L'Etrange Histoire de Benjamin Button, film-fleuve adapté d'une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald qui, outre sa durée interminable, se perdait dans les méandres de sa complexité forcée. Cinéastes inspirés, vous qui partez, une caméra à l'épaule, en qête des secrets de l'âme, de l'esprit ou de la psyché humaine, prenze garde à ne pas oublier votre fil d'Ariane !
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* Merci à Paul Eluard d'avoir déjà écrit plus que je ne saurais dire et dont la poésie permet d'aborder joliment bien des mystères...

3 commentaires:

  1. Oui oui jeune demoiselle, j'ai bien parcouru ton blog, je te l'avais promis, en même temps ce n'est pas un devoir: c'est vraiment avec plaisir que j'ai lu tes articles.
    J'aime ta façon d'écrire. :)
    J'ai bien envie de visionner Mr Nobody.
    Bises amicales et tape dans le dos :genre : ah t'écris trop bien, bravo :p tapes moi en 5 ^^

    Shazna

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  2. Encore un film que je voulais voir mais qui ne passe pas dans la campagne Aveyronnaise ... >.<

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  3. Mouais, le probleme avec mon blog, comme avec tout ce que je fais, c'est que je n'aime que rarement ce que je fais, et que ca ne dure jamais. J'ai aussi supprimé beaucoup de look de mon lookbook parce que les photos etait bof. Et encore plus quand j'ecris des choses. C'est pour ca, mon blog risque d'etre tres photographique avec peu de textes.

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